Dimanche 16 mars 2008

« Ce philosophe, issu d’un pays encore plus improbable que la Pologne d’Ubu Roi, la Slovénie, est un dur, aux antipodes des essayistes tièdes dont la France s’est fait une manière de spécialité. Mais sa dureté est bardée d’humour. [...] Marxisme et christianisme, qui ont été chats et chiens avant d’être copains comme cochons ont aujourd’hui un ennemi commun : les "nouvelles spiritualités", c’est-à-dire, en langage politiquement incorrect, la bétise bleu ciel. "L’héritage chrétien authentique est bien trop précieux pour être abandonnés aux freaks intégristes" insiste avec vigueur et jubilation Zizek. [...] Confrontant l’amour (la charité chrétienne) à la loi (la prescription judaïque), et défaisant la première par la seconde à partir des épîtres de Saint Paul, comme l’avait déjà fait son maître Alain Badiou, Zizek montre avec brio que les droits de l’homme sont en réalité des droits autorisant la violation des dix commandements. L’ONU ne descend pas du Sinaï, elle le contourne. [...] Aussi rappelle-t-il comment [en Slovénie] la régression ethnique et nationaliste a été vécue par ceux qui s’y étaient éclatés comme une formidable libération vis-à-vis d’une société postmoderne mondialisée, permissive et hédoniste en apparence, corsetée de restrictions et d’interdits en réalité, et donnée comme indépassable partout. Les démocraties occidentales ont tout faux lorsqu’elles s’imaginent que toutes les libertés sont de leur côté et toutes les servitudes de l’autre. »


Christian Godin, "Slavoj Zizek : sauver le christianisme... et le marxisme !", Marianne, du 16 au 22 février 2008



Sur la Suisse :

« Je l’aime beaucoup et je déteste les gauchistes qui la trouvent trop aseptisée. Au moment de son indépendance, le rêve de la Slovénie était d’ailleurs de devenir une autre Suisse. D’une certaine manière, elle a réussi : on est anonyme, personne ne sait qui est notre premier ministre... »

 

Sur la liberté et l’ordre :

« Je suis absolument hostile à l’idée selon laquelle l’ennemi serait l’autorité ou l’ordre. La liberté suppose d’abord que les choses fonctionnent. Aujourd’hui, dès que vous dites discipline ou sacrifice, ou vous répond fascisme ou goulag. La gauche devrait rejeter ce chantage et se réapproprier l’ordre et l’héroïsme. »

 

Sur la société hédoniste :

« Les psychanalystes constatent qu’on se sent coupable lorsqu’on ne peut pas jouir. La jouissance est littéralement élevée au rang de devoir. La formule libérale est : ton devoir est de jouir. La formule autoritaire : tu dois jouir de ton devoir. Cet hédonisme radical est hégémonique. [...] Le destin de la psychanalyse se joue là : est-ce qu’elle va nous apprendre à nous libérer de ce surmoi obscène qui nous contraint à la jouissance ? »

 

Sur la gauche :

« Qu’est devenue la gauche ? Quand j’étais jeune, on parlait de socialisme à visage humain. Aujourd’hui, tout ce que la gauche est capable d’imaginer, c’est le capitalisme à visage humain, avec plus d’écologie, un peu plus de respect pour le tiers-monde... Mais on reste devant le même horizon : tout le monde considère qu’on ne peut pas penser au-delà du capitalisme associé à la démocratie libérale. »

 

Sur le marxisme :

« Je ne suis pas un marxiste en quête de révolution, je suis plutôt un marxiste pessimiste qui observe les contradictions du capitalisme global. [...] Nous ne sommes pas devant une alternative entre le capitalisme sous sa forme actuelle et autre chose. Dans quelques décennies, il est clair que cela sera autre chose. »

 

 

Slavoj Zizek, L’Hebdo, 6 mars 2008

par Unité Populaire publié dans : esprits libres
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Mercredi 13 février 2008

« Je suis né en 1956. J’ai été élevé dans un milieu plutôt populaire, je suis issu d’une famille dans laquelle on trouve essentiellement des ouvriers d’un coté, des paysans éleveurs de chèvres et brebis de l’autre, des gens pauvres, avec un grand respect de l’école mais n’ayant pas pu beaucoup en profiter. Il est assez étonnant que des personnes ayant quitté les bancs de l’école à 11 ou 14 ans écrivent soixante ans plus tard sans fautes d’orthographe ni de grammaire. Effectivement, on ne leur expliquait pas que le ballon de foot était un "référentiel bondissant". Je suis donc issu d’une famille du peuple de France, avec ses limites sans doute mais aussi avec sa grandeur. Je viens du peuple et je suis en quelque sorte un fils du peuple. Les choses ont changé pour les gens du peuple. Dans les années soixante, travailler permettait d’acquérir progressivement des sécurités matérielles y compris pour des gens d’origine très modeste, très démunis au départ. C’est certainement beaucoup moins le cas, c’est ce que l’on appelle la fin de l’ascenseur social et c’est un des éléments majeurs de la crise de notre société.


J’ai fait des études de sciences économiques, d’urbanisme et une licence d’histoire. Je me suis tôt intéressé aux idées politiques et j’ai lu un peu de tout, à droite, à gauche, un peu Marx, un peu Proudhon, Barrès, Drieu la Rochelle, les non-conformistes des années trente (Robert Francis, Jean-Pierre Maxence, Emmanuel Mounier, …), etc. J’ai toujours eu une certaine curiosité intellectuelle et ce dans des domaines assez variés. Bien entendu on rencontre vite une limite, outre les limites intellectuelles qui sont les miennes et celles de chacun, et cette limite, c’est celle du temps. A un moment donné il faut choisir entre approfondir ou élargir. Je crois toutefois que si on perd une vue d’ensemble, on perd l’essentiel : les érudits, les trop pointus me paraissent des esprits vains. Il faut approfondir donc, mais garder un point de vue général et généalogique sur les choses. Je crois que dans le domaine intellectuel il y a une chose assez simple à comprendre : les gens ennuyeux ne sont pas profonds, ils sont ennuyeux parce qu’ils sont obscurs, et ils sont obscurs parce qu’ils sont troubles et parce qu’ils sont faux. Ce qui est vrai est clair et ce qui est vrai se dit avec beauté. Si cela ne peut se dire avec beauté c’est que c’est faux. J’ajoute que dans la beauté il y a toujours de la force. Une beauté sans force est de la minauderie.

 


Compte tenu de ma curiosité, de mon esprit de curiosité, j’ai assez tôt été réticent face aux idées toutes faites, aux conceptions simples de l’histoire, avec des bons et des méchants bien définis, conceptions qui me sont apparues fausses ou pour être plus exact qui me sont apparues le fruit de circonstances historiques. Cela m’a amené à écrire dans diverses revues non-conformistes ni de droite ni de gauche, ou les deux. [...] Par ailleurs j’ai collaboré à Jeune Garde Solidariste, journal assez bien fait dirigé par Jean-Gilles Malliarakis, puis à Jeune Nation Solidariste qui en prenait la suite, et émanait du Mouvement Nationaliste Révolutionnaire dans les années 1979-82. J’ai ensuite collaboré à la revue Troisième Voie à partir des années 1985, qui était l’organe du mouvement du même nom, puis à Révolution européenne. A partir des années 1986, j’ai proposé quelques articles à la revue Eléments et à Nouvelle Ecole, articles qui ont eu le bonheur d’être acceptés et je me suis progressivement rapproché de cette école de pensée, à mesure d’ailleurs que la "Nouvelle Droite" devenait de plus en plus antilibérale, post-darwinienne et anti-américaine au. Ultérieurement j’ai aussi collaboré à Krisis. Dans le même temps j’ai eu des amis de toutes idées politiques, sauf des libéraux et des gens de la droite conservatrice classique qui m’apparaissaient vite ennuyeux et/ou antipathiques. »


L’Esprit Européen
, 27 janvier 2008

par Unité Populaire publié dans : esprits libres
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Samedi 26 janvier 2008
« [Dans] "Contre-réactionnaires – le Progressisme entre Illusion et Imposture" paru il y a six mois, Pierre-André Taguieff fustigeait le pavlovisme d’une certaine gauche qui n’a plus que l’exhortation contre un fascisme imaginaire pour croire en sa vocation – livre qui a d’ailleurs subi l’ostracisme dévolu aux ouvrages mal-pensants. Il est vrai que Pierre-André Taguieff ne s’est pas fait que des amis dans un milieu où la peur d’être blâmé tient parfois lieu d’unique ligne de conduite. Auteur de près d’une vingtaine d’ouvrages, l’intellectuel illustre, à sa manière, l’évolution d’une partie de l’intelligentsia de gauche vers une forme de conservatisme mâtiné de souverainisme, ce qui lui vaudra d’être la cible, avec d’autres, comme Alain Finkielkraut, de campagnes virulentes. [...]

 

Né en 1946 d’une famille d’immigrés d’Europe centrale, ayant fait ses études à la faculté de Nanterre dans les années 60, Taguieff sera, durant sa jeunesse, un compagnon de route de la mouvance situationniste. Libertaire fasciné par le surréalisme, le jeune homme croit trouver une patrie parmi ces milieux parfois talentueux, mais aussi sectaires et dogmatiques. Très dur à l’encontre de Guy Debord, qu’il considère aujourd’hui comme un gourou aussi sentencieux que nihiliste, il sera néanmoins reconnaissant aux "situs" de lui avoir inspiré de la méfiance à l’endroit des sectes maoïstes et trostkistes qui vont essaimer en France dans le sillage de Mai 68. Devenu enseignant de philosophie dans les années 70, puis directeur de recherche au CNRS, l’homme allait se passionner pour des philosophes de gauche en rupture de ban avec le marxisme comme Claude Lefort, célèbre initiateur, dans les années 60, du groupe Socialisme et Barbarie. [...]

 

Tout en devenant un expert de ce que les médias ont nommé "populisme" pour qualifier un mouvement protestataire qui monte dans toute l’Europe, Taguieff va critiquer avec virulence la doxa libérale-libertaire ambiante à travers plusieurs livres, notamment "Résister au Bougisme", "Démocratie Forte contre Mondialisation Techno-marchande" ou "L’Effacement de l’Avenir". Il va aussi critiquer sévèrement l’idéologie du métissage, qui n’est que l’inversion de la xénophobie en xénophilie. »

 

Michel Rival, La Nouvelle Revue d’Histoire n°34, janvier-février 2008

par Unité Populaire publié dans : esprits libres
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